Journal de Board- Jour 1

Orsolino, es-tu un déchet marin ?

Je t’ai ramassé presque par hasard, ou peut-être pas. Tu étais là, un petit ourson de plastique, le corps marqué par une odyssée inconnue, comme un souvenir oublié que la mer aurait recraché. Je t’ai lavé et en t’observant, une question m’est venue: mais au fait, es-tu un déchet, Orsolino ?

Un déchet, mot que l’on utilise à la légère, pour désigner tout ce qu’on ne veut plus voir, que l’on jette, que l’on cache ou que l’on repousse. Mais un jouet comme toi, autrefois câliné, offert avec amour peut-être, peut-il vraiment être classé ainsi ? Et que signifie vraiment devenir un déchet marin ?

Tu n’étais pas né dans l’océan. Tu n’es pas un poisson, ni une algue, ni un coquillage. Tu es une créature de plastique et tu viens de loin: d’une chaîne d’usine, d’un emballage brillant. Ensuite tu as été acheté, offert, serré dans de petites mains.

Mais un jour, tu es peut-être tombé, tu as été jeté ou oublié? Le vent, les pluies, une inondation, un égout, un conteneur mal fermé, peu importe, comment, mais un jour, tu as quitté la terre ferme, et la mer t’a emporté. Tu flottais sans but, et te voilà ici, sur cette plage isolée, loin de ton monde d’origine.

Les déchets marins: une définition floue, mais une réalité bien concrète.

Tu fais partie d’un immense cortège, Orsolino: un cortège silencieux, sale, et invisible parfois.

On appelle déchet marin tout objet fabriqué, utilisé ou jeté par l’humain, qui finit dans la mer ou sur les côtes. Souvent, on pense aux sacs plastiques, aux bouteilles PET et en verre, aux filets, mais il y a aussi des brosses à dents, des jouets, des stylos, des téléphones, des chaussures solitaires …

80 % des déchets marins viennent de la terre. Ils coulent, flottent, se brisent, se fragmentent pour devenir des microplastiques. Certains finiront dans le ventre d’un oiseau, dans le sable. D’autres encore, comme toi, reviendront nous regarder en silence.

Combien de temps resteras-tu là ? On dit qu’un jouet en plastique peut mettre plus de 400 ans à disparaître. Mais disparaître est-ce vraiment le bon mot ? Tu ne te décomposes pas, tu te dégrades, tu te divises, tu t’infiltres, dans le sable, dans l’eau, dans les êtres vivants.

Si je ne t’avais pas ramassé, Orsolino, tu serais devenu  particules invisibles, dans le plancton, dans un poisson, dans une assiette et nous aurions oublié que tu avais été un jouet.

Et maintenant ? Orsolino, tu es là. Tu m’as forcée à voir ce que je ne voulais plus ignorer: Nos objets ont une mémoire et que notre système a des failles. Ce que l’on appelle “déchet” est souvent un reflet de nos choix, de nos absurdités, de nos oublis.

Tu n’es pas qu’un objet échoué, tu es une question flottante.